Quel accès aux livres en prison ?
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Lieu de privation de libertés, la prison est un monde à part avec ses règles, ses usages et ses codes. Dans ce contexte si particulier, quelle place occupent les livres et la lecture ? Certains ouvrages sont-ils interdits ? Quel rôle joue la littérature dans la réinsertion des détenus ?

Comment obtenir un livre en prison ?

En France, 95 % des établissements pénitentiaires possèdent une bibliothèque. Certains en regroupent même plusieurs. Les détenus peuvent y accéder et emprunter des livres. D’après une étude effectuée en 2007 par l’administration pénitentiaire, les bibliothèques occupent une surface de 43 m² en moyenne. 40 % d’entre-elles possèdent un fond d’au moins 4000 documents. Il résulte souvent d’un partenariat avec le réseau de bibliothèques local. Les ouvrages disponibles sont assez variés : poésie, romans, dictionnaires, bandes dessinées, essais philosophiques, etc. Cependant, ces collections s’avèrent généralement vétustes.

Les détenus ont également la possibilité de se procurer des livres via ce qu’on appelle la « cantine ». Il s’agit du système permettant aux prisonniers d’acheter les denrées dont ils ont besoin. Ils peuvent y acquérir de la nourriture, des produits d’hygiènes mais aussi louer des équipements comme une télévision ou un réfrigérateur. Un détenu peut également se faire porter des livres par un proche au parloir lors des visites. Enfin, les prisonniers peuvent échanger des livres entre eux après accord du surveillant.

Tous ces éléments sont expliqués au détentionnaire lors de son arrivée dans le Guide du détenu arrivant.

prison livres

Des contraintes financières

Bien sûr, ce système comporte des limites. Tous les livres entrant dans la prison sont systématiquement contrôlés. De plus, les détenus ne peuvent posséder qu’une quantité limitée de livres. Motif officiel : un nombre trop important d’ouvrages ralentirait la cadence des fouilles dans les cellules. Les prisonniers se retrouvent donc contraints d’échanger ou de céder leurs bouquins en trop.

Enfin, l’achat de livres implique des contraintes financières. Fait peu connu, une partie du coût de la vie en prison est à la charge du détenu (nourriture supplémentaire, location d’un frigo et d’une TV, etc.). Selon l’Observatoire International des Prisons, le coût de la vie s’élève au minimum à 200€ par mois. Certes, il existe la possibilité de travailler en détention. Mais seulement 24,5 % des condamnés bénéficient d’un emploi (chiffres de 2013). Leur rémunération ne dépasse généralement pas 45 % du SMIC. De plus, une partie de cette paye est destinée à l’indemnisation des parties civiles. S’offrir des livres devient donc vite un luxe.

Il est important de préciser que tout ce système ne concerne que les centres de détention et non les centres de rétention administrative. Dans ces établissements où sont retenus les étrangers en situation irrégulière, les conditions de vies sont parfois plus rudes.

bibliothèque prison

Existe-il des livres interdits ?

La règle actuelle laisse place à une grande part d’arbitraire. Depuis 1977, les publications pouvant constituer une menace grave contre la sécurité des personnes au sein de l’établissement pénitentiaire peuvent être interdites. Il en va de même pour celles au propos injurieux ou diffamatoires à l’encontre des personnes travaillant au sein de la prison ou des détenus.

Cependant, il n’existe pas de liste noire officielle. Si une interdiction peut être ordonnée par le ministère de la justice, il revient généralement au directeur d’établissement de décider localement de l’interdiction de tel ou tel ouvrage. On peut toutefois relever quelques tendances.

Tout d’abord, les livres faisant l’apologie de la haine ou du terrorisme sont bannis. Dans le contexte actuel de lutte contre le terrorisme jihadiste, empêcher l’entrée de livres au discours islamiste devient un enjeu crucial pour l’administration pénitentiaire. Problème : tous les livres ne sont pas rédigés en langue française. Il faut donc recourir aux services de l’aumônier musulman de la prison pour examiner les ouvrages avant qu’ils ne restent dans l’établissement.

L’interdiction d’un document relevant donc bien souvent du cas par cas et de l’arbitraire, il arrive que cela entraîne quelques plaintes. Ainsi, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté a déjà été saisi pour des cas de rétention d’ouvrages pornographiques ou des revues de chasse. L’interdiction de ces dernières est justifiée par leur contenu sur les armes. Enfin, il s’avère fréquent que soient interdites d’accès des publications évoquant un incident ou une décision de justice en lien avec l’établissement pénitentiaire.

Les livres confisqués sont rendus au détenu le jour de sa sortie.

La lecture pour faciliter la réinsertion

Si la lecture reste une activité mineure en milieu carcéral, la présence de livres et de bibliothèques joue un rôle crucial dans l’atmosphère d’une prison. D’une part, elle favorise le calme et la paix sociale dans l’établissement. D’autre part, les bibliothèques occupent une place essentielle dans le cadre des programmes de réinsertion et de lutte contre l’illettrisme.

Plusieurs activités sont organisées au sein de la prison, comme des cercles de lecture, des ateliers d’écriture ou encore des rencontres avec des écrivains. Des actions souvent réalisées par des associations comme Lire C’est Vivre à la maison d’arrêt de Fleury Mérogis (voir complément ci-dessous).

Pour favoriser la réinsertion des détenus, les bibliothèques doivent aussi proposer des livres destinés à les aider dans leurs projets (code de la route, ouvrages de droit, annales d’examen, etc.).

Dans quelques cas, la lecture contribue directement à une remise de peine. C’est notamment le cas du programme porté par l’association Lire pour en sortir. Il s’inspire du dispositif « Rembolso a través de la lectura » lancé dans quelques prisons brésiliennes. L’objectif consiste à accorder au détenu des remises de peine s’il participe à des cycles de lecture. Il existe plusieurs cycles thématiques. Les détenus peuvent y assister quelque soit leur niveau de lecture ou de maîtrise du français.

Et à l’étranger ?

La présence de livres dans les prisons françaises n’a rien d’exceptionnel. Dans de nombreux pays développés comme ceux de Scandinavie, l’accès à la lecture est assez facile et les prisons équipées de bibliothèques. D’ailleurs, il est parfois possible d’y trouver des ouvrages… insolites. C’est notamment le cas au Texas. Dans certains pénitenciers, les détenus peuvent emprunter Mein Kampf ou des livres de David Duke (suprémaciste blanc et ancien leader du Ku Klux Klan). En revanche, impossible d’y trouver le Big Red Book des Monty Pythons ou certaines œuvres de Shakespeare.

Comme en France, les livres jouent un rôle socio-culturel au sein des prisons. Du programme « Rembolso a través de la lectura » au Brésil à la mise à disposition de livres pour les gardés à vue à Londres, la lecture constitue un outil destiné à favoriser le climat social en prison et la réinsertion des détenus.

Cependant, la situation s’avère tout autre dans de nombreux pays. En découvrant les conditions de détentions rapportées par le site Prison Insider, la question de l’accès au livre ou de la présence d’une bibliothèque devient aberrante. Violences, espace vital de 0,5m² par détenu, hygiène déplorable, absence de soin, etc. Il y a tant à dire et à dénoncer sur les prisons de Turquie, du Cambodge ou d’Ukraine.

Complément : l’association Lire C’est Vivre

livre vivre association

Dans le cadre de la rédaction de cet article, l’association Lire C’est Vivre a gentiment accepté de répondre à nos questions.

Créée en 1987, Lire c’est vivre gère et développe l’ensemble des bibliothèques de la Maison d’Arrêt de Fleury Mérogis (91). Elle y organise notamment des cercles de lecture, des rencontres avec des écrivains, des ateliers d’écriture ou encore des conférences données par des universitaires et des scientifiques.

Site web : http://www.lirecestvivre.org/

Sources :

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