Tintin au pays des censeurs
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Qui ne connaît pas Tintin ? De 7 à 77 ans, nous avons tous entendu parler des aventures, parfois un peu naïves, du célèbre reporter à la houppette. Des histoires suscitant parfois quelques controverses. Des passages modifiés dans Tintin au Congo à la version chinoise de Tintin au Tibet, on vous détaille ces petites retouches destinées à se conformer au politiquement correct.

Une œuvre en constante amélioration

Petite mise au point. Hergé (de son vrai nom Georges Remi) a travaillé sur Tintin pendant 54 ans, de 1929 jusqu’à sa mort en 1983. Au cours de ces années, le célèbre dessinateur belge écrivit de nouveaux albums de Tintin mais travailla aussi sur les rééditions des aventures déjà existantes.

Elles ont permis au père de Tintin d’effectuer de nombreuses retouches de son œuvre : modifier un décor, mieux travailler un personnage, etc. Certains dessins étaient revus pour être mieux adaptés à l’époque de sortie du nouveau tirage. C’est notamment le cas avec les voitures ou les trains. Les vieilles locomotives à vapeur laissent ainsi place à des modèles électriques.

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Différences dans l’Île Noire entre les éditions de 1943 et 1966

En plus de ces modifications purement techniques, Hergé a apporté d’autres corrections afin d’être plus conforme avec le politiquement correct…

Le cas Tintin au Congo

Quand on pense aux polémiques liées à Tintin, vient en premier lieu la question du racisme dans Tintin au Congo.

Sorti en noir et blanc en 1930, ce deuxième tome des Aventures de Tintin connaît une seconde jeunesse lors de sa réédition de 1946. Le dessin s’y avère beaucoup plus travaillé et en couleur. On note aussi l’apparition des Dupont et Dupond, absents de la première version.

Dans l’édition de 1946, Hergé s’efforce d’atténuer la place du colonialisme, à une période où celui-ci amorce son déclin. Les références à la mère patrie Belgique disparaissent par bon nombre.

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Différence dans Tintin au Congo entre les éditions de 1930 et 1946

Cependant, l’édition de 1946 reste marquée par plusieurs polémiques, et en particulier par l’image donnée des Africains. Ils apparaissent enfantins, dociles et fainéants. Parlant en petit nègre et habillés de manière dépareillée en tentant d’adopter le style occidental, ils semblent enchantés d’être dominés par les colons belges.

Sur l’origine de cet album, Hergé s’est longuement expliqué, rappelant ses origines bourgeoises et conservatrices.

« Pour le Congo, tout comme pour Tintin au pays des Soviets, il se fait que j’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais… C’était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens racontaient à l’époque : « Les nègres sont de grands enfants… Heureusement que nous sommes là ! » Etc. Et je les ai dessinés ces Africains, d’après ces critères-là, dans le plus pur esprit paternaliste qui était celui de l’époque, en Belgique. » Sadoul Numa, Entretiens avec Hergé, 1989

Le père de Tintin a en effet écrit cet album en tant que dessinateur au Petit Vingtième, le supplément jeunesse du journal Le XXème Siècle. Cet hebdomadaire catholique ne masquait pas son anti-communisme et son conservatisme fort. Produit et diffusé dans un tel contexte, Tintin au Congo ne pouvait qu’être une œuvre valorisant la colonisation belge et véhiculant les pires clichés à l’égard des Africains.

Un risque de censure

Un ouvrage suscitant d’importantes polémiques se retrouve bien souvent sous la menace d’une censure (totale ou partielle). Tintin au Congo n’échappe pas à la règle. En 2007, le Congolais Bienvenu Mbutu Mondondo, vivant en Belgique, porte plainte contre la société Moulinsart, chargée de l’exploitation commerciale de l’œuvre d’Hergé. Il souhaite l’interdiction de l’ouvrage. En 2011, la justice belge tranche et maintient l’autorisation de diffuser Tintin. Une cour d’Appel confirme ce verdict en 2012.

Cependant, l’album continue d’être la cible de certaines organisations comme en France avec le Cran, Conseil représentatif des associations noires. Au Royaume-Uni, la bande dessinée possède d’ailleurs un avertissement sur la 4ème de couverture destinée à contextualiser l’ouvrage. En Suède, Tintin a d’ailleurs été retiré de certaines bibliothèques municipales en 2012.

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Avertissement au dos de la couverture de Tintin au Congo au Royaume-Uni

D’autres retouches au nom du politiquement correct

Mais Tintin au Congo ne possède pas le monopole des modifications contraintes. À vrai dire, elles sont très nombreuses dans les autres albums. Ceci vaut particulièrement dans les premiers tomes.

Bien que très visible dans Tintin au Congo, la vision caricaturale des personnes de couleur est présente dans bien d’autres tomes. Au fil des rééditions, on voit la représentation des noirs s’éloigner de la caricature colonialiste du noir à grosses lèvres et avec une tête ronde.

On retrouve également ce genre de correction dans Cock en stock, où des esclaves africains parlent en petit nègre dans la version originale (1958) puis dans un français tout à fait correct dans la réédition de 1967.

Il est assez curieux de constater que les modifications pour des motifs ethniques ou raciaux ne concernent que les Africains. Encore aujourd’hui, les Amérindiens dans Tintin en Amérique (appelés « peau-rouges » dans l’album) apparaissent sous un visage naïf, susceptibles et paraissant vivre dans un autre temps. De même, les Japonais dans Le lotus bleu sont représentés pour beaucoup d’entre-eux sous des traits péjoratifs. En effet, le méchant Mitsuhirato et consorts possèdent tous de grandes dents et un air sournois. Une caricature que l’on retrouvera dans la propagande occidentale anti-japonaise.

mitstuhirato

Enfin, c’est aussi avec L’étoile mystérieuse qu’Hergé se fit accuser d’antisémitisme. La raison ? Le méchant de l’histoire s’avère être un financier américain du nom de Blumenstein. Circonstances aggravantes, ce personnage ressemble à la caricature antisémite du financier juif. Sous la pression des critiques, Hergé se voit obligé de modifier son œuvre. Le financier n’est plus originaire des États-Unis mais de Sao Rico (pays inventé pour l’occasion) et se nomme finalement Bohlwinkel.

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Critiques et pressions des éditeurs

Si une bonne partie des corrections d’Hergé résultent d’une volonté propre d’adapter ses œuvres, il fut parfois contraint par ses éditeurs de changer certains passages. Ces derniers refusant de publier l’œuvre telle quelle.

C’est notamment le cas dans Tintin au Congo (oui, encore…). Au cours de l’histoire, Tintin s’adonne à chasser la faune locale. Éléphants visés en pleine tête, singe dépecé, serpent éventré, troupeau d’antilopes exterminé, etc. Le reporter réalise un véritable carnage. Certes, la prise de conscience quant à la protection des espèces était (très) faible dans les années trente. Mais le passage d’un rhinocéros explosé à la dynamite posa problème en 1975 à l’éditeur scandinave en charge de diffuser la bande dessinée. Hergé dut donc produire une nouvelle version de cette partie, où la bête s’enfuit.

À l’inverse, certaines retouches ont, elles, servi à entretenir des politiques de ségrégation. C’est notamment le cas dans l’édition américaine du Crabe aux pinces d’or. Lors de sa sortie à la fin des années 50, l’éditeur américain Golden Press avait exigé d’enlever tous les personnages noirs de l’album. Au passage, certaines cases où l’on voit le capitaine Haddock un peu trop porté sur la bouteille disparaissent aussi dans cette édition..

jumbo censure tintin

Enfin, il arrive que la modification soit réalisée par l’éditeur lui-même. C’est notamment le cas avec la première édition chinoise de Tintin au Tibet. En 2001, l’album sort pour la première en fois en Chine. Une traduction en mandarin est alors effectuée et commercialisée par l’éditeur China Children Publishing House. Seulement, celui-ci décide de renommer l’album « Tintin au Tibet chinois ». Hors de question pour la Fondation Hergé, qui n’avait pas été avertie de cette initiative. La collaboration cesse alors, avant d’être relancée en 2010, avec le titre original.

tintin au tibet chinois

Tintin, Lucky Luke et les autres

Si nous nous sommes ici concentré sur Tintin, cette bande dessinée s’avère loin d’être un cas unique. Lucky Luke, les Schtroumpfs ou encore Astérix ont également fait l’objet de polémiques quant à un prétendu racisme ou machisme. Là aussi, ces controverses ont parfois entraîné des changements de la part des auteurs ou des éditeurs.

schtroumpfs noirs

Pour éviter toute connotation raciste, les Schtroumpfs noirs (décrits comme méchants) apparaissent en violet dans l’édition américaine de l’album et son adaptation en dessin animé.

Comme toute œuvre, une bande dessinée est créée et diffusée dans un certain contexte. Dans une société en perpétuelle évolution, la BD elle, ne change pas.

Si certaines polémiques peuvent paraître aberrantes, voire abusives, d’autres ne viennent que d’un mal-entendu. Une référence historique qui n’est plus partagée, un humour vieillot aujourd’hui mal perçu, etc. Les causes de l’indignation peuvent être multiples. Mais c’est au lecteur que revient la tâche de s’adapter pour interpréter sa lecture. Gommer une œuvre parce qu’elle est aujourd’hui susceptible de choquer, c’est refuser de comprendre et contextualiser ce qui est représenté.

Sources :