Les Protocoles des Sages de Sion : complot ou pas complot ?
5 pour 5 votes

Écrits il y a plus d’un siècle, les Protocoles des Sages de Sion font partie des classiques de la littérature antisémite. Officiellement créé par un faussaire russe, l’ouvrage contiendrait la preuve d’un véritable projet de domination juive sur le reste du monde. Alors, manipulation des services secrets tsaristes ou réelle feuille de route des comploteurs sionistes ?

Que contiennent les Protocoles des Sages de Sion ?

péril juif sion france

Couverture française des Protocoles – Années 20

Qu’on se le dise d’entrée : lire les Protocoles, c’est long et fastidieux. L’ouvrage se présente comme une sorte de compte-rendu. Le bilan d’une réunion secrète regroupant une élite dont le but est de dominer le monde. Divisé en chapitres, le livre adopte un ton solennel. Le discours mélange métaphores prophétiques assez pompeuses et objectifs concrets dans le projet de domination. Les chapitres sont thématiques. Ils allient éléments idéologiques de la conspiration et étapes du plan de la confrérie.

Malgré ce semblant d’organisation, le texte s’avère très redondant. La stratégie peut être résumée en une phrase : infiltrer tous les pans de la société et de l’économie afin de mettre en place progressivement un régime despotique avec une élite juive à sa tête.

Aucun domaine de la société n’échappe à cette lente gangrénisation. La politique, la justice, l’économie bien sûr, mais aussi la religion ou encore la culture et l’éducation. Couplé à un style pompeux, ce programme mégalo s’avère assez caricatural, voire grotesque.

« Nous entourerons notre gouvernement de tout un monde d’économistes. Voilà pourquoi les sciences économiques sont les plus importantes à enseigner aux Juifs. Nous serons entourés de toute une pléiade de banquiers, d’industriels, de capitalistes et surtout de millionnaires, parce qu’en somme tout sera décidé par des chiffres. » Chapitre VIII

On notera que la franc-maçonnerie occupe une place importante dans la stratégie des domination. Les maçons y sont ici montrés comme des corrompus, présents dans tous les domaines de la société et au service de la conspiration. Les frères constituent ainsi les premiers alliés des Sages de Sion.

Attention ! Contrairement au Manuel du guérillero urbain ou The anarchist cookbook, Les Protocoles des Sages de Sion ne sont en aucun cas un mode d’emploi pour comploteur. Ici, pas de conseils pratiques et autres astuces pour parvenir à la domination mondiale. L’ouvrage se contente juste de dresser les grandes lignes : taxer la presse pour mieux la contrôler, augmenter les effectifs de la police, etc. Pas d’information complémentaire concernant la logistique ou la préparation des événements. Au programme souvent assez flou, Les Protocoles des Sages de Sion forment un document intemporel. Ils ne mentionnent pas de cibles précises (aucun nom n’est mentionné) ni de date butoir à ce vaste projet.

« Les chrétiens sont un troupeau de moutons, et nous sommes pour eux des loups. Et vous savez ce qui arrive aux moutons quand les loups pénètrent dans la bergerie ? Ils fermeront encore les yeux sur tout parce que nous leur promettrons de leur rendre toutes les libertés enlevées quand les ennemis de la paix seront apaisés et les partis réduits à l’impuissance. » Chapitre XI

Mais pourquoi donc ce livre au contenu flou et à la forme ampoulée séduit-il ? Tout simplement parce que chacun y trouve son compte ! Les Protocoles dessinent les contours d’un complot juif s’attaquant à l’ensemble de la société. Que l’on soit soucieux de la préservation des valeurs chrétiennes ou inquiet de la présence des juifs dans le monde de la finance, les Protocoles contiennent un passage en lien avec cette préoccupation.

Il en va de même pour les alliés ou idiots utiles de cette grande conspiration. Tout le monde y est mentionné : juifs, marxistes, politiciens, protestants, francs-maçons, jésuites, etc. En résumé, Les Protocoles des Sages de Sion forment un vaste gloubiboulda cristallisant toutes les phobies. Chacun donc y trouvera une explication (et des coupables) à ses doutes et craintes. Ne contenant ni noms d’individus, ni dates, ni événements particuliers, les Protocoles ne peuvent être rattachés à un pays ou à une période précise. Il devient ainsi possible de transposer et d’adapter cette analyse complotiste à n’importe quel contexte ou n’importe quelle époque.

La crédibilité des Protocoles ne tient donc que grâce à ce biais de confirmation.

couverture protocoles sages sion

Couverture d’une édition russe de 1912

Un faux russe servant de matière première aux antisémites de tout poil

Mais voila ! Ce qui apparaît comme la véritable preuve de l’existence d’un complot juif mondial s’avère être un faux. Les Protocoles des Sages de Sion ont en effet été écrits par Matthieu Golovinski. Cet agent de la police secrète russe (l’Okhrana) rédige le document en 1901. L’objectif : montrer que les juifs sont trop présents et influents dans la société. Montée en sous-main par des conservateurs russes, la rédaction des Protocoles a pour but d’influencer le jeune tsar Nicolas II dans le maintien des réformes conservatrices et autoritaires initiées par son père Alexandre III.

Mathieu Golovinski

Matthieu Golovinski

La preuve qu’il s’agisse d’une supercherie ? Plusieurs témoignages proches de l’Okhrana ou de Golovinski révèlent le travail du faussaire. Une ultime preuve, rapportée par l’historien russe Mikhaïl Lepekhine en 1990, montre l’implication de Golovinski dans la rédaction des Protocoles.

D’ailleurs, il s’agit d’un véritable plagiat de Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Écrit en 1864, ce pamphlet satirique ne prend pas pour cible les juifs… mais Napoléon III. Dans son excellent ouvrage, Les Protocoles des sages de Sion : faux et usages de faux, l’historien et politologue Pierre-André Taguieff présente une comparaison synoptique révélant les grandes similarités entre les deux textes.

Édités en Russie de 1903 à 1917, les Protocoles sont traduits en allemand en 1920. L’ouvrage se répand dans toute l’Europe au fil des traductions en langue française, hongroise, anglaise ou polonaise.

Le 8 mai 1920, le très sérieux et renommé Times évoque le document dans un éditorial intitulé « Le Péril juif, un pamphlet dérangeant ». Cet article propulsera la notoriété des Protocoles et servira d’argument quant à leur prétendue authenticité.

Le fait que les Protocoles aient été rédigés après le premier Congrès sioniste de Bale (1897) conforte les partisans de la véracité du document et de l’existence d’une conspiration juive.

Une référence dans les mouvements antisémites

Petit à petit, les Protocoles gagnent en popularité. Sans forcément constituer explicitement une référence pour les penseurs et mouvements antisémites des années 1920-1930, le contenu de l’ouvrage influe sur la pensée du moment. En dressant les contours d’une alliance maléfique entre les marxistes, les franc-maçons et les juifs, la rhétorique des Protocoles colle parfaitement avec les clivages de l’époque. Louis-Ferdinand Céline y fait référence dans son pamphlet Bagatelles pour un massacre (1937) et Hitler louera leurs authenticité dans son premier volume de Mein Kampf de 1924.

«  Les Protocoles des Sages de Sion, que les Juifs renient officiellement avec une telle violence, ont montré d’une façon incomparable combien toute l’existence de ce peuple repose sur un mensonge permanent. « Ce sont des faux » répète en gémissant la Gazette de Francfort et elle cherche à en persuader l’univers ; c’est là la meilleure preuve qu’ils sont authentiques » Mein Kampf -Tome 1 – Adolf Hitler – p307 aux éditions Nouvelles Éditions Latines

Les Protocoles séduiront même les plus sceptiques comme Charles Maurras. Si le fondateur de l’Action Française n’a jamais cru en l’authenticité des Protocoles, il finira par s’approprier et réutiliser la vision conspirationniste du faux document. Dans son article « Les victoires d’Israël », paru le 5 mai 1928 dans l’Action Française, il ne manquera pas de signaler « l’évidence d’un retour offensif du monde juif ».

Charles Maurras

Un gros succès dans les pays musulmans

Encore aujourd’hui, Les Protocoles des Sages de Sion ont le vent en poupe. Enfin, cette notoriété diffère selon les régions du monde.

En Europe et en Amérique du Nord, l’ouvrage ne fait plus vraiment partie des références. Même les agitateurs dont l’antisémitisme constitue le fond de commerce ne citent plus le texte de Golovinski. C’est par exemple le cas d’Alain Soral qui n’y fait aucune mention dans son Comprendre l’Empire. Toutefois, les Protocoles conservent leur influence sur la nature des discours. Ils apportent des éléments de langage et servent de matière première idéologique à l’argumentaire antisémite et/ou antisioniste. En France, l’ouvrage est de nouveau en vente libre depuis 2008 après avoir été interdit par un arrêté le 25 mai 1990. Mais on ne peut pas dire qu’il soit devenu un best-seller pour autant.

Cependant, le livre canular n’est pas totalement tombé dans l’oubli et conserve malgré tout quelques fans. Il suffit d’effectuer deux ou trois recherches sur la toile pour constater que les Protocoles restent authentiques et prophétiques aux yeux de certains. Des partisans venant principalement des milieux nationalistes, islamistes et néo-nazis. Enfin, il faut noter que cette tendance ne vaut pas non plus pour la Russie. En effet, dans la patrie de Nilus (le premier éditeur des Protocoles), l’ouvrage bénéficie d’une grande diffusion largement propulsée par l’Église orthodoxe. Un regain constaté depuis les dernières années de l’URSS.

nathanel sion

Cependant, la situation s’avère tout autre dans les pays arabo-musulmans. Édités pour la première fois en arabe en 1951, les Protocoles y sont depuis très diffusés. Ils possèdent une influence très forte dans la société. Le pastiche de Golovinski a d’ailleurs été adapté en série télévisée en Égypte. Réalisé en 2002,  « Le cavalier sans monture » aura été diffusée dans 17 pays arabes. Les dialogues reprennent mot pour mot certains passages des Protocoles. Toujours en Égypte, llivre constitue aussi un document de référence au sein de l’influente organisation des Frères Musulmans. En territoires palestiniens, Les Protocoles sont très présents dans la propagande du Fatah et du Hamas. D’ailleurs, ils figurent dans l’article 32 de la Charte du Hamas.

« Le Mouvement de la Résistance Islamique appelle les peuples arabes et islamiques à œuvrer avec sérieux et persévé­rance à empêcher la poursuite de ce plan effroyable et à conscientiser les masses sur le danger que représente la sortie du cercle du conflit avec le sionisme. Aujourd’hui, il s’agit de la Palestine et demain il s’agira d’une ou plusieurs autres régions : le plan sioniste n’a pas de limite; après la Palestine, ils ambitionnent de s’étendre du Nil à l’Euphrate. Lorsque ils auront para­chevé l’assimilation des régions jusqu’aux quelles ils seront parvenus, ils ambitionneront de s’étendre plus loin encore, et ainsi de suite. Leur plan se trouve dans « les Protocoles des Sages de Sion » et leur conduite présente est une bonne preuve de ce qu’ils avancent.  » Article 32 de la Charte du Hamas

Comment expliquer ce succès dans les pays arabo-musulmans, et tout particulièrement au Proche-Orient ? Dans Les Protocoles des sages de Sion : faux et usages de faux, Pierre-André Taguieff apporte quelques explications.

Tout d’abord, il rappelle que plusieurs clichés antisémites découlent de l’influence du christianisme fin XIXe – début XXe siècle. Cependant, la création de l’État d’Israël constitue l’une des plus grandes causes de cet engouement pour les Protocoles. La fondation de l’État hébreux est souvent perçu comme une des étapes du processus de domination décrit dans les Protocoles. Enfin, certains analystes arabes disent y déceler des explications aux défaites militaires arabes lors des guerres de 1948 et de 1967 contre Israël.

hamas antisémitisme sion protocoles

Le ministre de la culture du Hamas, Atallah Abu Al-Subh, présentant les Protocoles sur Al-Aqsa TV

Alors, complot ou pas complot ?

On l’a vu, Les Protocoles des sages de Sion ont été écrits par les services secrets russes pour influencer le pouvoir en place et orienter ses choix politiques.

De nos jours, les Protocoles servent d’exemple parfait aux militants anti-conspirationnistes pour dénoncer les théories du complot. Or, l’origine de ce texte provient bien d’une manipulation effectuée au sein du gouvernement russe. Si le dévoilement de la supercherie annihile la théorie du complot judéo-maçonnique, il ne peut que renforcer la croyance en l’existence de machinations montées de toutes pièces au niveau de l’État. Savoir que de réelles cabales existent bel et bien ne peut que donner du crédit à ceux et celles qui doutent. D’autres mystifications avérées comme l’affaire des armes de destruction massive en Irak en 2004 confirment cette hypothèse. Il existe bien un ou des petits groupes de personnes influentes s’adonnant au mensonge et à la conspiration pour mener à bien leurs objectifs. Bref, Les Protocoles des Sages de Sion prouvent donc bien une chose : les complots existent. Reste à savoir lesquels…

Caractéristiques

  • Titre : Les Protocoles des Sages de Sion
  • Auteur : Matthieu Golovinski
  • Type : faux
  • Date : 1900-1901
  • Pays : auteur russe mais ouvrage rédigé en France
  • Pages : environ 80 pages selon les éditions et traductions
  • Statut : appartient au domaine public et est en vente libre en France

Où se le procurer ?

L’ouvrage est facilement achetable en librairie ou consultable sur internet.

Pour mieux se documenter sur le sujet, on ne pourra que recommander le travail de Pierre-André Taguieff dans Les Protocoles des sages de Sion : faux et usages de faux (lien sponsorisé).
Ce livre a grandement contribué à la rédaction de cet article.

Bibliographie